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A voir, à faire, à connaître....

Le petit Paille en Queue
Une légende de Jean Mauguet publiée dans la BD l'Intrépide en 1950.

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S’il n’est pas un oiseau endémique de l’île de La Réunion, le paille-en-queue n’en demeure pas moins l’un des plus emblématiques ! De son vrai nom, le Phaethon lepturus, ce grand oiseau marin se reconnaît facilement grâce à sa couleur blanche et à ses longues lignes noires. Souvent aperçu en vol, il aime nicher dans les falaises du Sud Sauvage de La Réunion. Ile de La Réunion Tourisme.

Diaporama de photos prises à Grand Anse en novembre 2023

Il était une fois un jeune paille-en-queue...

Un paille-en-queue est un oiseau que les savants nomment "phaéton". Il est gros comme une mouette et se nourrit de poissons ; c'est un oiseau des mers du Sud. Il est caractérisé par une queue, curieusement prolongée par deux grandes plumes fines, qu'il traîne derrière lui dans son vol comme deux brins de paille ; de là, son nom de paille-en-queue.

Or donc, il était une fois un jeune paille-en-queue, qui faisait le désespoir de sa mère, parce qu'il ne pensait qu'aux plumes naissantes de sa queue. Il les voyait déjà aussi longues que celles de son père et disait à qui voulait l'entendre que jamais paille-en-queue ne porta à son âge une telle promesse.
  - Fi ! le vilain ! ne cessait de lui répéter sa mère, tu es la risée de toute la côte. Si tu persistes à     te rendre ridicule, je t'arracherai tes plumes : comme cela tu ne te pavaneras plus.   N'a-t-on         jamais vu pareil blanc-bec ? Et tout cela parce que les plumes lui poussent au derrière !


Mais notre jeune paille-en-queue n'avait cure des algarades de sa mère : il était convaincu qu'il serait le plus beau de son espèce et ne pouvait s'empêcher de faire des effets de croupion, même en volant, pour admirer son ornement. Se croyant supérieur aux autres, il se permettait tout ; il avait la prétention de diriger les ébats des paille-en-queue de son âge, de se réserver la meilleure place de la falaise pour s'y percher et n'admettait pas qu'un autre lui disputât une aubaine providentielle, si petite fût-elle. A se prendre pour le phénix des mers, il devenait d'un abord impossible. Pourtant, comme lui faisait remarquer son père, il n'était ni mieux ni plus mal venu qu'un autre paille-en-queue : rien ne pouvait justifier un esprit vaniteux poussé à ce degré.

Au début, la gent marine s'amusa des excentricités et des velléités prétentieuses du jeune oiseau, mais elle en eut vite assez, à commencer par les paille-en-queue. Une conjuration sournoise se resserra de jour en jour autour du vaniteux ; ses camarades de jeux l'évitèrent de plus en plus et, quand il voulait se reposer à sa place favorite, il trouvait un vieux paille-en-queue qui lui faisait les gros yeux.
- C'est bien fait pour toi, lui disait sa mère, quand le petit paille-en-queue se plaignait : tu n'as   qu'à jouer tout seul, puisque tu es le seul, le vrai, le plus beau paille-en-queue.


Alors il joua tout seul, tout seul avec les franges irisées des vagues. Sa grande joie était d'aguicher les poissons avec ses belles plumes et, vivement, il se retournait et plongeait du bec sur eux. Les poissons se rendirent vite compte du manège et jurèrent d'avoir ses plumes. Les poissons-volants furent chargés de cette mission. Ils se rassemblèrent en banc serré et firent une guerre acharnée au jeune freluquet.

Notre jeune paille-en-queue ne fut jamais à si grande fête ; il avait, pensait-il, trouvé de nouveaux compagnons de jeux. Dès qu'il paraissait au ras des flots, les poissons-volants partaient en flèches de toutes parts, convergeant vers l'appât provocateur agité avec tant d'ostentation. Et c'est cela qui amusait follement le jeune paille-en-queue : le jeu consistait pour lui à esquiver les attaques multiples ; cela lui était facile, car les poissons-volants, une fois lancés hors de l'eau, ne peuvent dévier leur trajectoire, et, à la grande joie du petit vaniteux, ses adversaires se heurtaient régulièrement du nez en un point dans l'espace où auraient dû se trouver ses fines plumes.
Un jour, le jeune paille-en-queue se trouva à effleurer les flots du bout de ses ailes ; pas un poisson-volant ne répondit aux appels aguichants de ses fines plumes. La partie de plaisir était manquée. Il allait revenir vers le rivage, quand il aperçut un aileron étrange surgir hors de l'eau. Il voleta autour pour contempler de plus près ce curieux phénomène : l'aileron faisait partie d'un tout qui n'était rien d'autre qu'un requin ! Le monstre était de taille !
- Voilà qui vaut la peine ! s'écria le petit vaniteux, je voudrais bien te voir sauter ! Allons ! vole   grosse barrique ! vole, attrape ma queue !...


Et de voleter, d'aguicher le requin ; mais rien n'y fit, le monstre restait impassible : autant lutiner un récif. Le jeune paille-en-queue devint alors agressif et téméraire ; il becqueta au passage la pointe de l'aileron, ce qui ne fit pas plus d'effet que de souffler sur la lune.
- Pourtant je les ai toujours ? se demanda l'oiseau écervelé, en lorgnant de côté vers son   postérieur.


De dépit, il s'enhardit jusqu'à vouloir se poser sur le perchoir improvisé que lui tendait le requin. L'imprudent ! D'une secousse imprévisible, le requin s'était retourné, et ce fut un miracle que notre paille-en-queue ne fût gobé comme un anchois. Il avait bien senti une petite douleur fine comme une piqûre d'oursin au bout de son croupion, mais, dans son émoi, le paille-en-queue ne s'était pas rendu compte des conséquences de son imprudence. Ce ne fut qu'en revenant à tire d'aile sur le rivage qu'il comprit le malheur qui lui était arrivé : tous les paille-en-queue riaient à plein gosier. Le requin lui avait ravi ses fameuses plumes. 

- Eh bien ! maintenant ! lui dit sa mère, 
tu peux te vanter d'être le seul de ton espèce, le seul, l'unique à ressembler à... un canard.


La bande dessinée de 1950, L'Intrépide

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